L'Arsouille - Interview version longue

Publié le par Egmont Labadie

Bon, je  voulais attendre un peu pour la mettre en ligne, mais elle en vaut vraiment le coup...voici donc l'interview de  Christophe  Gauchet,  alias L'Arsouille, patron de bar à vins et excellent cuisinier de Rennes.

Le texte  (trèèèès long!) est en commentaire.

Publié dans Bretagne

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Egmont 26/11/2007 18:26

Ce jour-là, Christophe a le nez totalement égratigné, il a eu un accident en scooter en allant chercher de la salade…un physique à la Pierre Richard, mais en brun
J’ai toujours de la salade ultra-fraîche, mais qui est précise, gourmande, du samedi matin, mais très fraîche au mardi (on est mardi soir, NDLR). Mais là, gros service samedi, et mardi j’ai pas eu la salade que je voulais, j’ai une salade qui vient de Vendelle, de chez Annick Bertin, qui est la même dame, aussi précise que Paul Renaud…


Ça va ? mais il est cassé ?
Ouais, il l’est, mais il faut que vous sachiez que les antiquités, ça vaut toujours le détour (il nous montre la Vespa avec laquelle il a eu son accident)
Si ça vous faire rire…c’est une mobylette d’époque 1960…ça a toujours fait rire tout le monde, je vous rassure, mais y’a un truc qu’il faut savoir, c’est qu’on mange comme à l’époque, on vit comme à l’époque, et on aime les choses, on aime les gens, comme on aurait pu aimer les gens je pense, avec toute la sincérité…
En tout cas, on a super bien mangé, on a bu des bons vins, on a passé un super bon moment…ça existe depuis combien de temps, à peu près ?
On boit un coup, et on discute ?
Donc tu t’appelles… ?
Monsieur Prolze…Non, Christophe !
De ton nom de famille ?
Gauchet
Bon, on boit un coup, on discute, on va s’asseoir sur une caisse de vin, une caisse de plastique, trente secondes, je vais voir comment ça se passe en cuisine, parce que c’est important, le client…
(Interruption du son et de l’image)
bon, j’vous sers un canon…
c’est quoi ?c’est marrant, y’a une capsule et un bouchon…
c’est la bistrologie…on expliquera plus tard le pourquoi du comment. Y’a deux écoles, deux explications, y’a un mec qui roule sur sa mobylette, y s’pète la gueule, et y’a un mec qui roule en vélo, et qui se fait pas écraser.
(Glou glou glou glou) j’vous laisse et je reviens.
Alors tu viens ? prends ton canon…
(On est dans la cuisine)
c’est simple, hein, tu te mets dans un coin, et tu regardes. on n’est pas farfelu, hein, on aime, on fait, on partage, on sent…
c’est délicieux, ça
mais ça, c’est rare, on ne prépare jamais à l’avance, mais un petit peu de mise en place légère, c’est…fromage de campagne, fromage blanc, ciboulette, ail, un peu de mayonnaise aillée, persil plat, crevettes grises, hachées et entières, pimientos farcis, et la salade…
excusez-moi, j’vais m’moucher, j’ai mal…
c’est bon ça, je connaissais pas, c’est délicieux, c’est du pétillant naturel d’Elise Brignot, ça s’appelle Zébulon.
jeune vigneronne, deuxième millésime…
tu l’as rencontrée comment ?
ouh, vieille amie…y’a pas de secret, tout est ancien là-dessus, on construit rien sur du neuf…
bon, j’recommence, on s’assied toujours sur les choses assez anciennes, c’est plus recevable ?
oui, la chaise existait avant qu’on s’asseoit dessus !
c’est dingue, hein, ah tout de suite la traduction !
donc, tu la connaissais depuis super longtemps ?
non, non mais elle a démarré chez Pierre Breton, qui est un vigneron…(regard interrogateur, du genre « finissez ma phrase, c’est une interrogation »)
qui est en…
…Bourgueil, Chinon…allez, allez, le village…au travail les enfants…

ce qui est important, c’est qu’on aime les gens, on aime ce qu’ils font, mais avant tout ce qu’ils produisent, et comment ils le font, et ça c’est le combat, et je combats constamment, pas pour le fait que c’est sympa, bonne ambiance, rigolo…moi j’sors pas de là, si j’sors, c’est pour faire chier les gens. Parce que je suis un énervé de nature, parce que je me bats pour les choses que les gens ne comprennent pas. Ça paraît difficile, hein ?
aujourd’hui, j’ai vu Eric Pfifferling à Tavel, ben, mal compréhension, de dire « t’as pas l’droit de lâcher l’morceau, de plus croire en toi », de te dire « putain, je vends plus, les gens comprennent pas, ça marche pas.. », putain, faut se battre, faut s’battre…
ben ouais, parce que c’est pas évident, ce genre de vins, c’est pas formaté, il faut trouver les gens qui aiment ça…
tu crois ça ?
ben, c’est un formatage du goût, qui fait que quand on tombe là-dessus…
Alors on es mal barrés, parce que formater les gens pour ça…
Non, non les déformater du reste !
Ah, les déformater, merci !
C’est ce que j’voulais dire, non non, je voulais pas dire les formater, c’est parce que justement, c’est pas formaté, donc…
C’est vrai qu’il y a des trucs qu’on aime, y’a des trucs qu’on aime pas. Par exemple, le nez du rosé de Jules, j’avais un peu de mal, mais la bouche est délicieuse…et en même temps, j’ai bien aimé…mais le nez, j’me disais « tiens, ça sent un peu le vinaigre », mais en même temps en bouche, j’ai trouvé ça délicieux, j’l’avais jamais goûté, donc j’le connaissais pas…Le Sancerre aussi, c’est super étonnant
C’est vachement bon…c’est le premier gars qui fait du vrai vin, à part Vatan, qui est un vieux vigneron, ancien, qui a une technique un petit peu traditionnelle, un peu précise, sur soit-disant nature, mais qu’est pas réellement…moi j’ai goûté les vieux Vatan, les récents aussi, mais c’est pas du vin comme t’as réellement envie de boire. J’ai goûté des vins qui étaient très droits, un beau terroir, belle culture, précis, bien mûr, parce que du sauvignon bien mûr à Sancerre, c’est rare…
Ouais, c’est l’problème, parce que là, on a enfin un vin qui a du goût en bouche, qui a quelque chose à dire…
Propre, net, et surtout du sauvignon juteux, précis,
Mais qui ressemble pas justement au Sancerre qu’on boit d’habitude, c’est très différent de tout ce qu’on peut goûter…
Du sauvignon, du vrai sauvignon
C’est délicieux la saucisse d’agneau, j’ai pris ça, j’ai adoré…
Goûtez ça (il me tend un cuillère de coulis de framboise)
Hum…
Alors, t’as toujours fait la cuisine ?
Non
En tout cas, la saucisse d’agneau, c’est vraiment super bon. Qu’est-ce qu’il y a, avec le gigot d’agneau, à l’intérieur ?
Des oignons, des shitake, des olives extrêmement géniales…alors, je vais te faire goûter les olives…parce qu’en fait, c’est que la matière première, qui est importante. Le reste, on s’en fout…
Ah ça, c’est magnifique…
On peut jamais tricher, on peut mettre un masque, mais quand t’es moche, tu mets un masque, t’es toujours moche…
Et j’ai bien aimé le côté chaud de la saucisse et le côté froid du taboulé, ça marche bien ensemble…
Nous, on fait à manger,
Enfin, bon, on trouve pas ça dans n’importe quel bar à vins…
On fait du bon vin, aussi, donc on représente les gens qui font du bon vin…
Mais y’a beaucoup de bars à vins où y’a que de la charcuterie, une côte de bœuf, et pas grand chose
Mais je pense pas qu’un bar à vins fasse une côte de bœuf, c’est du pipeau ça, c’est pas un bar à vins…d’accord !
Un bar à vins, y’a ça
Ça, c’est la joue de bœuf ?
Voilà, y’a deux plats, y’a une saucisse maison, un bar à vins il fait ce qu’il veut…mais je ne crois pas que…enfin, ça c’est de saison…ça c’est du Tavel (dans la sauce), Tavel daubé, entre nous, de chez Eric Pfifferling, qui est pas apte à être servi, mais apte à être cuisiné, 2003, par contre de très grands jus, un peu de fenouil, fèves de Tonka,
Ah, c’est ça !…
Et y’a l’odeur, mais…ben…sucre caramélisé, l’hiver la fonte, l’été l’inox, pourquoi ? Réflexion ?
Réduction ou jus : l’été le jus, l’hiver le côté confit…
Asseyez-vous les enfants, buvez un coup, vous allez goûter la glace maison…
Vous avez quel âge ?
Quarante-trois ans hier ! alors j’suis jeune, bon mon nez est un peu défiguré, un peu de botox…
Non, trente trois ans hier !
Ah , comme moi !
Incroyable !
Pierrick, Angelica qui est vigneronne
Où ?
Dans le Languedoc
Et alors, t’as ambition ou pas ambition ?
J’fais tout en bouteilles, …
Non, tu goûtes tes vins ou pas ?
Ah ouais ! (rire)
Non, t’as une perception ?
J’découvre les vins nature en ce moment…
Ça te chatouille, un p’tit peu, ou pas ?
C’est…nouveau !
Ouais…est-ce que ça te perturbes un petit peu ?
Hum…Pas tant que ça !…quand y’ade gros défauts, oui
Est-ce que tu aimes boire ?
Oui…
Pas boire dans l’expression simpliste, est-ce que tu aimes le jus simple, gourmand ?

Vous avez goûté quoi ce soir ?
Du Sancerre, du vin de pays de l’Hérault blanc, du rosé de Jules, du pineau d’aunis qu’était très bien aussi.
La glace maison
C’est vous qui la faites ?
Non, non, on l’achète chez Picard, tous les mardis ils nous livrent, on est contents, c’est rapide et efficace !
Ils tend une cuillère
Bon, vous partagez vos microbes avec tout le monde, mais on s’en fout, c’est glacé
Voilà comment on corrompt le journaliste !
On est con, hein…
Mais non, mais c’est marrant
Ah non ! enfin, ça l’est moins quand les gens comprennent pas…
Y’a ce côté euphorique, rigolo, amusant, mais…on a l’impression d’être seul, tout seul, et que la proportion, elle reste vraiment…
En même temps, y’a tous ces gens qui m’ont dit qu’il fallait aller à l’Arsouille…
Oui c’est ça oui, c’est rigolo…

Ce qui est déveçant…euh…décevant…I was living a long time ago you know, overseas, and my trouble ize, you know, I’m having muchmashma, I’m a bit you know…can’t speak more right now…mais c’est le problème, y’a pas de perception réelle, c’est que les gens aiment, mais ils savent pas pourquoi ils aiment, et que ce serait absolument mieux de comprendre pourquoi on aime, pourquoi c’est ça, pourquoi c’est bon, pourquoi ça a du goût…
Mais ça c’est une habitude, il faut que la mémoire soit habituée à retrouver des choses, donc il faut le temps…
Quand on perçoit quelque chose, pour que le cerveau comprenne la perception, il faut qu’il l’ait déjà eue avant, donc s’il l’a jamais eue, il la reconnaît pas au début…
Oui, non, tu crois ça toi ?
Ha bien sûr, et ensuite, une deuxième fois, on se dit « ah tiens, j’ai déjà goûté ça », et puis on retrouve des choses…et malheureusement, c’est pour ça que le goût se formate, parce qu’il y a un hiatus entre ce qu’on perçoit par les sens et ce que le cerveau comprend…c’est pour ça que les choses mettent du temps à se trasnformer…et c’est pour ça qu’il faut être patient…c’est pour ça que des gens comme Marc Veyrat ont mis vingt ans à se faire…
(Geste de dénigrement)
bon, mais maintenant c’est plus ce que c’était, mais au début où il a commencé…
j’ai travaillé pour Marc Veyrat, et ce type-là, il s’est fait uniquement par son chapeau, il s’est fait par un quatre quatre avec lequel il a roulé sur les herbes avec lesquelles il cuisine, c’est ça un petit peu, mais c’est tellement médiatique, que c’est malheureux, est-ce que réellement il a aimé ce qu’il a voulu faire dans le temps…
au début peut-être…
oui, peut-être…sauf qu’il y a un type qui l’a encensé, qui l’a monté dans les tours en lui disant « toi t’es un bon, ce que tu fais c’est pas mal, et tu peux rentrer dans la cour des grands ». C’était Ducasse. Je ne rentrerai jamais dans la cour des grands, parce que j’aime ça (il se tourne vers la salle et tend l’oreille). Ecoutezl’bistrot ! Attends, vous avez vu la rue, vous avez vu l’endroit ?
c’est ça qui est génial, on est arrivés à 20h, y’avait personne, à 20h40, y’avait vingt personnes, c’est super, j’trouve que c’est un endroit vcahement vivant.
C’est vachement sympa parce qu’avec un rien on peut créer…j’allais au Baratin, j’arrivais au Baratin à 21h, y’avait personne, et j’buvais l’apéritif au comptoir…pour moi, c’est la référence du bistrotier, LA référence. 21h10, 40 personnes. 23h, quatre-vingt dix personnes, et là t’es là, ouah, ouah, ouah, ouah, bistrot, le bistrot qu’les gens visitent tard, ils boivent, ils boivent ils s’échangent, la cuisine ça tourne ça marche ça tourne, ça vit, ça mange, bistrot…
Le bistrot, c’est pas à 19h ! Vous voulez quoi, une bière ? c’est à côté…un coca ? c’est à côté…
Non, mais attends, on est…on s’identifie ou on s’identifie pas. On vit pleinement, on crache pas sur ce qu’on est, on va pas commencer à la raconter et faire n’importe quoi…on boit des jus…
(on trinque, bruit de verres INAO remplis qui s’entrechoquent)
j’ai le nez un peu pété, mais j’goûte toujours…
c’est bon, ça, oh là là…(Le Zébulon) c’est du jus de fruit…c’est magnifique
(voix d’illuminé) c’est le raisin vrai tiré de cuve…fouah, fouah (droite et gauche de boxeur qui lutte contre un robinet) juste pressé…(retour du ton de maître qui pose une interrogation) c’est quoi alors ? c’est quoi ? Mais c’est dur, allez, c’est du gamay, j’vous aide, c’est du gamay de Montlouis, allez
j’aurais jamais deviné…
c’est du gamay de Montlouis fraîchement pressé, et tiré de cuve, c’est une cuvée de chez Elise Brignot, une cuvée Zébulon, tirée de cuve, comme ça, tac, tac, et y’a très peu d’hectares, tac, tac
ça veut dire quoi, tac, tac ?
tac, tac, ça veut dire que c’est en réalité ramassé mûr, toi t’es dans le Languedoc, t’as pas ce problème
oui, mais on peut avoir des raisins trop mûrs…dans le sud,on peut prendre un degré en une journée, et ça fait des trucs pas bons…
alors, j’ai reçu des vins aujourd’hui qui avaient reçu deux degrés en trop par rapport à ce que j’avais goûté l’année dernière. Et là ch’fais quoi ? il faut que je les vende…c’est con, hein, j’achète des vins, j’les goûte en janvier, c’est bon, ils sont gourmands, ils sont sur la fraîcheur, pas complètement finis, des malo à demi faites, voire complètement faites, des carboniques entières, donc dans la frâicheur, mais on est sur un jus de printemps un peu jeune. Donc tu goûtes le vin, un peu chaud, mais très frais. Reçu aujourd’hui, 14,5, mis en bouteille 14,5…c’est bon, mais ça casse la gueule ! tu les vends à qui, ces vins-là ? c’est dur,
en même temps, il faut trouver des plats qui vont avec…
oui, c’est ça, moi j’suis un bistrotier, bon, j’sui un vin de comptoir, j’suis pas un vin de plat, un vin d’comptoir, c’est à dire, tu prends un jus, un gamay, un pinot, et machin, tac, fuuui (geste de verre qu’on siffle) , goûtez ça c’est bon, c’est frais, un gamay d’chez Yvon Métras, un p’tit jus d’chez Paul Pot, un p’tit jus d’chez Max, machin, on les connaît tous, les mecs qui font des gamays, moi y’a deux vins de comptoir, y’a le Muscadet et l’Gamay, basta. Quand on va dans l’sud, dans les années un peu pas chaudes, on peut faire des vins de régal, mais 2005…mais c’est pas grave, on aime les gens, donc on accepte. On tolère…on suppose que ça pourra l’faire, alors on ira voir plus tard comment çal’fera…ça va être compliqué, à subir, mais, voilà…voilà…
(voix du serveur, dans le fond : « petit planche, pour l’bar, s’il vous plaît, n’importe quoi… »)
et puis c’est pas facile pour eux, s’ils ramassent trop tôt, après y’a des tanins qui arrachent la gueule…
jeunes vignerons…donc ils savent pas toujours à quel moment ramasser…faut tolérer ça, le fait que les mecs ils en ont ras l’bol, ils disent « j’arrête », ils sont déprimés…ils vendent dix fois leur récolte, mais dix fois ils ont pas réussi à faire ce qu’ils voulaient, parce qu’ils maîtrisent rien de leur récolte…t’imagines pas, si t’arrives encore à vendre, sans même le fait de faire le vin que t’as envie de faire…c’est insupportable…donc c’est un peu difficile…
donc ça veut dire qu’ils vendent encore tout, mais c’est pas le vin qu’ils auraient aimé faire, ça les déprime…donc c’est des artistes, en fait…
silence méditatif…
ben, c’est la définition de l’artiste, alors que tout le monde, lui il trouve ça pas bon…
fait gaffe, y’a un pigeon qui va te chier d’ssus, si tu continues ta connerie…
ben c’est vrai, c’est ça un artiste, c’est celui qui aime pas ce qu’il fait alors que tout le monde lui dit que c’est super…
(une hirondelle passe en chantant)
t’as pas une cigarette ?
Angelica : avant d’être bistrotier, vous étiez pas clown ?
J’aurais pu l’être, oui, j’étais rigolard…parce que je faisais rire tout le monde, mais tout le monde ne riait pas…
Mais (le bistrot) c’est une mise en scène, on rentre en scène, tac, et tous les jours, midi et soir, tac, tac, ça paraît bizarre, mais on est en scène, on rentre sur scène, et on a une prestation, une prestation, malgré qu’elle soit cachée, elle doit être précise…et ça c’est important. Mais on ne cache rien, on fait, ça passe, ça passe pas, on prend comme on a envie de prendre…ça passe…les gens un peu compliqués, y’en a plein, y’en a tous les jours.
Tiens, voilà Elisabeth
C’est ma maman bistrotière, vingt ans, vingt ans…
Elisabeth : Il faut pas le croire, tout ce qu’il raconte, le baratin…ma chérie…combien ils ont pris d’photos d’toi ?
Quatorze mille ! Y’a un truc qui hyper impressionnant, elle est pas vin, elle est pas bouffe,
Moi j’veux êt’plongeuse chez toi, c’est tout c’que j’aime !
Vingt ans de bistrologie, elle en a rien à foutre de la bouffe, entre guillemets, elle fait attention à son pain, elle fait attention à ce qu’elle envoie, c’est bien, c’est bon, c’est ce qu’on a envie d’avoir, c’est ce qu’on veut, on veut pas de l’extra super qui nous casse la gueule, on veut du simpliste, par contre humainement, y’a elle, y’a tout…
Le vin, on en parlera pas, on a pas la même image du vin.
Et tu la trouves où, ta pancetta ?
Ah la charcuterie, j’ai plein de choses, venez voir…
(On le suit dans son cellier, il sort un magret séché emballé sous vide)
Y’a deux trois trucs sous vide qui sont assez précises, Alain Graize à Vahours…note !
81, c’est quoi…
81, 81, 81 (il frappe la tête de l’intervieweur avec le magret), eh t’as pas passé ton bac (il fait mine de refrapper)
(l’auteur rebrousse chemin) bon, c’est bon là
il abandonne, genre « j’me casse, c’est vraiment un gros con »
eh, ça va
Bon, c’est le Tarn, on recommence, deuxième question
Bon, mais c’est bon, j’passe pas un examen…
(Rires de l’assistance)
C’est cool, là, on vient bouffer, tranquille, on boit du vin, il pose ses questions, j’suis pas là pour m’faire taper sur la gueule…
Question numéro 2, coppa, Varouge, quel département ? ah la crise de rire
Ouais, mais bon, j’suis pas un punching ball…
Coppa de chez…au moins on se sera fendu la gueule
Ouais, c’est le cas de le dire…
Non parce que c’est vrai, c’est ça, c’est comme ça…bon, j’vais reprendre mon tablier, parce que faut travailler…parce qu’on le vit pleinement…
Non, mais j’aime pas qu’on me tape sur la tête, ça m’insupporte
Il s’est pris un magret séché de chez Alain Graize, à Vahours, quel département ?
L’Ardèche !
C’est vrai que c’est important, parce que chaque pesronne est importante dans notre fonctionnement
C’est ça qui est intéressant, c’est que chaque produit est bon…
On parle plus de produit !
Y’a des endroits, c’est bien, y’a une bonne ambiance, et le mec nous dit « ouais, y’a quelques trucs que j’achète chez Metro », ça arrive
Ah ! Metro, je ne connais pas , messieurs…là tu vois, y’a une chevrotine, tu vois ta chevrotine, une sulfateuse même…je suis un révolté, remonté comme une horloge, le mec qui passe la porte, « vous êtes de quoi ? de quoi ? Metro ? j’ai mal compris, vous sortez du métro ? Répétez ! et vous avez deux choix, soit vous buvez un coup et vous restez cool et vous parlez de rien, soit vous vous cassez et vous prenez un coup de pied dans l’cul. »
On est tendre, mais qu’à moitié…faut savoir pas tout le temps êt’tolérant, dans la vie.Mais par contre, on vit, on continue à le faire.
(On trinque)
sans rancune
Désolé pour le coup de magret de chez Alain Graize, 81 ?
Mitterrand
Je suis rentré dans le monde du vin en rencontrant des mecs aussi barrés que moi. J’ai aimé le vin parce que c’était un échappatoire, c’était la seule façon de m’exprimer par moi-même. Quand tu fais serveur, t’es gentil, tu sors de l’école hôtelière, tu prends des plats, tu fais (geste de se courber) Madame, Monsieur…tu sais, comme dans les triplettes de Bellevillle…Madame…Monsieur, et là c’est génial, avec le grand pif…l’autre il fait : « le vin ! » et tu te dis, la caricature française (bruit de ronflement) « n’est-ce pas ! On déguste on respire, n’est-ce pas » (sifflement d’éclat de rire étouffé) « é bon, ça, ah y é bon (parodie de sommelier qui déguste la bouteille qu’il va servir) hein, aïwaiohuuu, mouajavaiun…(geste de servir) Madaaame…» le vin, c’est ça le vin…
C’est dommage que tu sois jamais en salle, en fait !
La cuisine, c’est plus secure, much more secure,
Les magrets volent ?!
J’me protège, ici, alors lui il est gentil, mais bon il faut qu’il…enfin, je rigole ici, on fait que des blagues…mais on s’en fout…
Et tu le connais, Roland Castagné, du Nabuchodonosor ?
Je ne sais pas qui c’est…
C’est lui qui a inspiré Elisabeth, il faudrait que tu le rencontres, c’est ton grand-père en fait, faut qu’t’ailles le voir…Tu connais pas ton grand-père…
Non, mais y’a mon père qu’est là, qu’est un illustre farfelu, j’vais vous l’appeler…Papa !(il part et il revient) Alors, (voix d’acteur français des années 50) j’vous présente mon père, illustre inconnu…
Enfin, vous êtes là, tous réunis, ça fait vraiment plaisir, parce que, c’est vrai que ça fait longtemps qu’on parle de vous, et puis vous étiez jamais arrivés,
Et ça fait au moins
(éclats de rire)
on savait, de toute façon, vous avez toujours été là (il met sa main sur son cœur)
Dans nos cœurs…
Toujours, toujours (il regarde Christophe), on s’regardait
(Christophe le regarde aussi, ils sont les yeux dans les yeux) on s’est toujours régardés
Mon papa,
Ah, vous êtes beaux !
Mais c’est comme ça
Hum, mon papa (voix de Michel Serrault) c’est l’émotion, ‘savez, c’est l’émotion, c’est dur hein, mais parfois il faut savoir, hum, sentir les choses, c’est dur…papa ! papa !
(tout le monde s’embrasse)
(une autre personne entre)
Christophe, en le désignant : j’vous présente mon père
De toute façon, y’en a une quinzaine !
En même temps, aucun a le même nez
(la compagne du dernier papa arrivé entre)
Christophe : Maman, maman !
La dame : (en désignant le deuxième papa) je vous présente mon kiné !
Le premier papa : Ben il f’rait mieux d’s’occuper d’toi !
La dame (en désignant le premier papa arrivé): mon mari !
(Les conversations partent dans tous les sens)
le premier papa : on va p’têt app’ler les autres !
Christophe : voilà, dans la réalité y’a beaucoup de papas !
Bon en tout cas, j’ai rencontré ton grand-père, Roland Castagné à Toulouse, qui tient le Nabuchodonosor, et c’est lui qui est le père spirituel de ta maman, Elisabeth, donc c’est ton grand-père !
Le premier papa : j’le connais pas, çui-là
Christophe : mais, vous avez pas rencontré mon vrai père !
(en s’adressant à tous ses parents putatifs)
Allez, cassez-vous les enfants, j’vous libère, allez boire des canons…
J’pense que l’avenir…la liberté, elle est dans les bars à vins…la liberté totale. Alors elle est difficile, parce qu’on n’a pas de personnel, et j’devrais être en cuisine, et j’y vais là maintenant, mais la vraie cuisine, elle est dans les bars à vins, ç’t’à dire, on fait la grande cuisine honnête, fraîche, juste, mais pas tout le monde est comme ça.
Est-ce qu’on peut dire, le vin naturel c’est pas levuré ? Est-ce que la cuisine bistrot n’est pas micro-ondes ?
Ce que j’aime bien chez toi, c’est que tu fais pas du démagogique, en disant, « on va faire de l’andouillette, du bœuf bourguignon, de la blanquette, etc. », tu fais ta cuisine en fait, et ç c’est beaucoup plus intéressant, tu fais pas une imitation d’un style franchouillard qui date de cinquante ans. Parce qu’en fait c’est le problème actuellement, comme y’a une espèce de crise de la gastronomie, y’a beaucoup de gens qui se disent « on va faire ce qu’il y avait y’a cinquante ans », et ce qui est intéressant chez toi, c’est que tu fais pas ce qu’il y avait y’à cinquante ans. On a goûté autre chose que ce qu’on goûte partout.
En réalité, on cherche rien en fait, si ce n’est le côté rencontre sympathique, on boit un coup, on rigole, on s’amuse
On s’tape dessus !
On s’met des coups d’Vahours !
Je suis un taquineur, je suis un chienleur, j’aime bien foutre la merde !
J’aime bien le côté réceptif, on vit, on aime, on mange, on aime on aime pas…